Un roman de Jean-Louis Tortora

L’histoire de Jacques, pompier à Marseille
Son quotidien oscille entre des plongées régulières au cœur de drames humains et une vie de couple qui lui échappe.
Sa rencontre avec Lily lors d’une intervention de routine dans les Quartiers Nord va marquer un premier arrêt sur image : cette enfant maltraitée, il en est certain, est reliée à lui. Lily, quant à elle, est sûre d’avoir trouvé ce père qui lui manquait.
Le lien qui se tisse entre eux lance Jacques sur les traces de son propre vécu ; sur un mode initiatique, il doit en passer par la reconstitution, périlleuse, mais nécessaire, d’une mémoire longtemps refoulée. S’ouvre aussi une voie vers la paternité : devenir un père pour Lily, tout comme pour son enfant à naître, au-delà de cette difficile quête de soi…
Derrière l’image du sauveteur, la fragilité et les blessures de l’être
Cette difficulté d’être semble partagée par tous les protagonistes : Jacques bien sûr, ou encore Salomé, sa compagne qui se heurte souvent à ses silences. Mais aussi son chef implacable aux profondes blessures, ses compagnons de caserne confrontés chaque jour à l’impensable, la jeune recrue gay qui chamboule l’idée toute préconçue que ces derniers se font de la masculinité… Et tous ces autres personnages qui jalonnent l’itinéraire de Jacques, ces accidentés de la vie qu’il faut secourir, quitte à y laisser une part de soi. C’est finalement l’humain, avec ses plaies les plus apparentes autant que ses blessures insondables, que l’on donne à observer ici, caméra sur l’épaule.
La vue passe de l’action enfiévrée des interventions au retour au quotidien du personnage principal, on s’enfonce tour à tour avec lui dans le doute et dans l’espoir au gré d’un étrange jeu d’ombres et de lumières, on le suit encore dans ses déambulations au cœur d’une Marseille aux mille visages, en quête d’un on-ne-sait-quoi, à rechercher sans cesse, frénétiquement, pour, enfin, parvenir à être.
Extraits
Cela faisait vingt ans que je faisais ce métier. Des gars, que je connaissais de loin, avaient trouvé la mort ; d’autres, qui avaient eu plus de chance, ne s’en étaient tirés qu’avec quelques blessures. Cependant, moi, je n’avais jamais rien eu. Pas parce que
je m’étais planqué pendant toutes ces années, non, mais il fallait croire que ce n’était pas mon heure, tout simplement. Je m’étais bien fait quelques plaies au cœur que je n’avais pas vues — ou à peine senties. L’histoire de la gosse ne m’aurait pas autant trotté dans la tête quelques années auparavant. Mais une part de moi-même s’effritait au ralenti.
Je tombai les deux genoux à terre, crachai tout ce que la fumée m’avait fait avaler. Le jeune type, prostré contre le muret de pierres, pleurait dans ses gants et vomissait ses tripes. Les pans de sa veste, noircis, fumaient encore.
— Comment tu t’appelles, déjà ? lui demandai-je.
— Baptiste… dit-il, tandis qu’un épais filet de salive s’étirait de ses lèvres.
— Tu as été très courageux, Baptiste. Vraiment… Tu sais, moi aussi j’ai eu très peur…
On a tous eu très peur…
Puis je me tournai vers les autres, qui avaient déjà disparu dans la fumée grisâtre. Seules leurs ombres spectrales se dessinaient parmi les silhouettes des arbres brûlés. Ne restait plus, au milieu de cette désolation, que le rire de Jean-Marie qui claquait dans
le néant.
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